Le sujet paraît logistique, presque technique, il est en réalité très commercial. Quand un client retire un colis dans une consigne, passe en drive, ou commande pour éviter un détour, c’est une part du trajet quotidien, donc une part de la zone de chalandise, qui se déplace.
Quand les nouveaux parcours de retrait déplacent les flux
Une tribune de la députée Mélanie Thomin publiée dans Le Monde en fin d’année dernière a mis des mots assez nets sur cette bascule. En 2021, 300 lockers Mondial Relay étaient recensés en France, ils sont désormais près de 9 000, avec un objectif de 10 000 en 2026. Dans le même temps, 3 500 points relais de proximité ont été supprimés, remplacés par ces consignes automatiques.
Cette « prolifération », selon la députée, se développe « en dehors des zones de chalandise traditionnelles » et entraîne, pour des commerçants, des pertes de revenus qui peuvent représenter plusieurs centaines d’euros par mois.
Le phénomène ne concerne donc pas seulement les buralistes, les supérettes ou les libraires qui servaient de relais colis. Il concerne désormais, plus largement, tous les commerces qui vivaient aussi de ces micro-passages, de ces visites « pour autre chose » qui se terminaient parfois en achat d’appoint.
Dès lors, la vraie question n’est plus simplement de savoir si votre local est bien placé, mais s’il est encore visible dans ces nouveaux parcours de consommation.
Une zone de chalandise qui se recompose
Le commerce de proximité a longtemps raisonné en cercles assez simples :
- Autour du domicile,
- du travail,
- d’un axe de passage,
- d’une sortie d’école,
- d’un marché, etc.
Or cette géographie se complexifie, avec des achats et des parcours qui se fragmentent.
La Fevad relevait encore, fin 2024, que la livraison hors domicile représentait 46 % des livraisons et que les points relais restaient en tête, tandis que les casiers automatiques et le click and collect se partageaient l’autre moitié, avec un développement rapide des consignes. En 2025, le e-commerce français a frôlé les 200 milliards d’euros, porté moins par l’envolée du panier moyen que par la fréquence d’achat. L’Arcep, dans son étude publiée il y a quelques jours, note de son côté que les lockers et consignes automatiques sont devenus le mode principal de livraison pour 6 % des destinataires de colis, derrière le domicile, mais désormais bien identifiables comme un usage à part entière.
Autrement dit, on assiste à un déplacement des flux vers des points de retrait, des parcours digitaux, des lieux plus pratiques, parfois plus proches du trajet réel que du commerce traditionnel.
Cela vous oblige à revoir la lecture de votre zone de chalandise.
Pendant longtemps, on regardait surtout où habitent les clients potentiels. Il faut désormais regarder aussi où ils retirent, où ils commandent, et surtout à quel moment ils jugent qu’un détour mérite encore d’être fait.
Ce qu’il faut mesurer, concrètement, pour ne pas sous-estimer le phénomène
La première tentation consiste à opposer frontalement commerce physique et logistique. Mais ce n’est, selon nous, pas toujours le bon angle. En effet, dans certains quartiers, le retrait de colis peut encore nourrir des achats complémentaires, alors que dans d’autres, il capte un flux qui ne repasse plus par les commerces voisins…
Toute la difficulté consiste à distinguer ces deux cas.
Et pour ce faire, un premier indicateur mérite d’être observé : votre activité bénéficie-t-elle de visites intentionnelles ou de passages d’appoint ?
Si votre commerce dépend beaucoup des achats imprévus, alors oui, le sujet est à prendre au sérieux. Les parcours omnicanaux n’ont pas le même rapport à l’achat d’impulsion selon les canaux. Le drive et la livraison, par exemple, sont plus planifiés, et ne produisent pas la même disponibilité à l’achat non prévu qu’un parcours en magasin.
Le second indicateur concerne la nature de vos générateurs de flux. Dans notre étude 2025 de sur la proximité alimentaire, nous rappelions notamment que, dans un périmètre court, la proximité géographique reste le premier moteur de fréquentation, mais que les horaires, l’ouverture dominicale et le service relais colis comptent aussi. Le domicile demeure d’ailleurs de très loin le principal générateur de flux. Si un locker s’installe sur un trajet domicile-travail, ou à l’entrée d’une zone commerciale déjà pratique, il peut donc détourner des micro-visites qui, autrefois, passaient par un commerce de centre-bourg ou de quartier.
Vient ensuite le troisième point, souvent négligé, à savoir le numérique, qui se positionne en amont de la visite. Les consommateurs omnicanaux utilisent davantage les applications de bons plans, recherchent activement les promotions, et choisissent parfois leur magasin en fonction d’elles. Là encore, il ne s’agit pas seulement de prix, il s’agit de visibilité. Un commerce peut être physiquement bien situé et mentalement absent, parce qu’il ne fait plus partie des parcours envisagés.
Comment savoir si vous êtes encore une destination (et pas seulement un point de passage) ?
La frontière entre les deux tient souvent à peu de chose. Un commerce de destination donne une raison de venir jusqu’à lui, même quand les parcours se digitalisent.
C’est notamment l’avis de Laurent Guardiola, fondateur de Julienne : « je considère avant tout l’épicerie comme un lieu de vie, avant d’être un lieu de transaction ».
Et cette remarque vaut au-delà de l’alimentaire, puisqu’elle rappelle finalement qu’un commerce résiste mieux aux raccourcis logistiques lorsqu’il offre autre chose qu’un simple acte d’achat.
Pour le vérifier, il faut regarder 4 choses :
- D’abord, la part de vos clients qui viennent expressément pour vous.
- Ensuite, la part de ceux qui ajoutent un achat parce qu’ils étaient déjà là.
- Puis la présence, autour de vous, d’un écosystème qui crée encore de la halte, du temps passé et/ou du besoin connexe.
- Enfin, la qualité de votre promesse de service face au trio de l’enfer qui fait très mal aux commerces ordinaires : gain de temps + praticité + maîtrise du budget. Sachant que la praticité et le prix pèsent fortement dans les usages digitaux.
On peut presque résumer la question ainsi : lorsqu’un client retire son colis ailleurs, a-t-il encore une raison de venir chez vous ?
Notre mini-checklist de terrain pour lire l’impact sur votre zone de chalandise
Pour répondre à cette question, nous vous avons préparé une mini-checklist en 3 points :
- Premièrement, commencez par cartographier, dans un rayon réaliste, les points de retrait, lockers, drives, relais et lieux de click and collect qui entourent votre commerce.
- Puis observez les horaires de fréquentation de votre rue et comparez-les à ceux de ces équipements, en utilisant par exemple les heures d’affluence de Google Maps. Un locker actif tôt le matin, tard le soir ou le dimanche peut capter des usages qui échappaient jusque-là à la concurrence commerciale classique. Le commerce de proximité, lui, reste souvent dépendant de plages horaires plus courtes.
- Interrogez ensuite vos clients, très simplement. Viennent-ils encore exprès ? Profiteraient-ils d’un retrait, d’une réservation, d’une commande préparée, d’un service pratique supplémentaire ? Sur ce point, la logique n’est pas forcément de lutter contre les nouveaux usages, mais au contraire d’en récupérer une partie.
C’est d’ailleurs ce que suggère, en creux, l’évolution du commerce depuis le Covid. Les habitudes (et donc les comportements d’achat) ont durablement intégré drive, livraison et click and collect.
La conséquence est qu’un commerce qui veut rester visible dans sa zone de chalandise doit travailler à la fois sa présence physique et son accessibilité pratique.
Rester visible dans des parcours clients qui changent
Les lockers, le click and collect et les livraisons redessinent donc la zone de chalandise, sans faire de bruit, en captant des flux autrefois destinés aux commerces de proximité. La question n’est évidemment pas de condamner ces usages, rien ne sert d’aller contre le courant, mais de mesurer ce qu’ils changent dans votre environnement immédiat. Si votre commerce vit surtout de l’appoint, du détour rapide ou de l’achat d’impulsion, le sujet doit être pris au sérieux. Si, au contraire, vous êtes perçu comme une vraie destination, avec une promesse claire, un service distinctif et une raison tangible de venir, vous avez davantage de marge. Votre objectif est de rester présent dans les parcours réels des clients.
Mini-FAQ – Mesurer l’impact des lockers sur votre zone de chalandise
Un locker à proximité de mon commerce fait-il forcément baisser mon trafic ?
Non. Tout dépend de votre modèle. S’il génère des achats d’appoint ou de passage, l’impact peut être sensible. Si votre commerce est une destination assumée, il sera souvent plus limité.
Comment savoir si ma zone de chalandise se déplace ?
En cartographiant les nouveaux points de retrait, en observant les horaires de flux, puis en interrogeant vos clients sur leurs parcours réels. L’enjeu est moins théorique que très local.
Les points relais et les lockers ont-ils le même effet ?
Pas toujours. Les points relais chez des commerçants peuvent encore générer des achats complémentaires, alors que les consignes automatiques tendent davantage à isoler l’acte logistique.
Faut-il ajouter un service de retrait ou de réservation à son commerce pour rester visible ?
Dans beaucoup de cas, oui. Les usages omnicanaux sont durablement installés, et les parcours pratiques pèsent de plus en plus dans les arbitrages des consommateurs.
Quels sont les commerces les plus exposés à l’arrivée de points relais et de lockers ?
Ceux qui vivent beaucoup du passage, de l’appoint, ou de l’achat impulsif. Quand le trajet change, ce sont souvent les premiers à sentir la différence.
Article mis à jour le 12/03/2026



